Les projecteurs commandés étaient certes référencés au catalogue mais avaient fait l’objet d’un travail spécifique destiné à répondre à des besoins particuliers : qualification de contrat de louage d’ouvrage / l’entrepreneur qui a indemnisé le maître de l’ouvrage ne peut agir en garantie contre le fabricant que sur le fondement de la responsabilité de droit commun, à l’exclusion de l’article 1792-4 du code civil (C.Cass., Civ. 1ère, 20/04/2022, n° 21-14182)

Les décisions relatives aux EPERS sont suffisamment rares pour être soulignées, a fortiori lorsqu’elles figurent dans un arrêt destiné à la publication au bulletin de la Cour de cassation (C.Cass., Civ. 1ère, 20/04/2022, n° 21-14182). L’occasion de revenir ensuite aussi sur les fondements juridiques susceptibles d’être invoqués par un constructeur contre son fabricant suite à une condamnation.

Les données factuelles sont les suivantes :

  • la ville de Paris a confié à la Société EIFFAGE, assurée par la SMABTP, le lot « électricité », comprenant le remplacement des projecteurs et leur maintenance, d’un chantier de rénovation et de mise en conformité des installations techniques de la fontaine de la place de Catalogne.
  • le 14 février 2000, la Société EIFFAGE a commandé 264 projecteurs à la société Kim lumière international, aux droits de laquelle vient la société Led Puck France, importateur de projecteurs électriques fabriqués en Allemagne, projecteurs référencés sur le catalogue du fabricant allemand, et dont il était demandé qu’ils soient revêtus d’une « protection complémentaire à base de polyamide » et que « la patte de fixation soit raccourcie au maximum »
  • la réception des travaux est intervenue le 17 novembre 2000, avec effet au 5 mai 2000.
  • des dysfonctionnements des projecteurs étant apparus, la juridiction administrative, après expertise, a condamné la société Eiffage à indemniser la ville de Paris.
  • La Société EIFFAGE et la SMABTP ont assigné en garantie la société Led Puck France.

Par un arrêt en date du 28 Mars 2019, la Cour d’appel de PARIS a condamné la Société Led Puck France à garantie en retenant :

  • un contrat de louage d’ouvrage
  • l’application de l’article 1792-4 du Code civil
  • la prescription de l’action en responsabilité contractuelle de droit commun.
  • 1. Sur la qualification de contrat de louage d’ouvrage / EPERS

Sont soumis au régime de la responsabilité décennale tout constructeur d’un ouvrage, l’article 1792-1 du Code civil précisant que :

« Est réputé constructeur de l’ouvrage :

1° Tout architecte, entrepreneur, technicien ou autre personne liée au maître de l’ouvrage par un contrat de louage d’ouvrage ;

2° Toute personne qui vend, après achèvement, un ouvrage qu’elle a construit ou fait construire ;

3° Toute personne qui, bien qu’agissant en qualité de mandataire du propriétaire de l’ouvrage, accomplit une mission assimilable à celle d’un locateur d’ouvrage »

Mais peut être déclaré solidairement responsable avec le constructeur de l’ouvrage, tout fabricant, négociateur, intermédiaire ou importateur d’un EPERS (Élément Pouvant Entraîner la Responsabilité Solidaire), aux termes de l’article 1792-4 du Code civil qui énonce que :

« Le fabricant d’un ouvrage, d’une partie d’ouvrage ou d’un élément d’équipement conçu et produit pour satisfaire, en état de service, à des exigences précises et déterminées à l’avance, est solidairement responsable des obligations mises par les articles 1792, 1792-2 et 1792-3 à la charge du locateur d’ouvrage qui a mis en œuvre, sans modification et conformément aux règles édictées par le fabricant, l’ouvrage, la partie d’ouvrage ou élément d’équipement considéré.

Sont assimilés à des fabricants pour l’application du présent article :

Celui qui a importé un ouvrage, une partie d’ouvrage ou un élément d’équipement fabriqué à l’étranger ;

Celui qui l’a présenté comme son œuvre en faisant figurer sur lui son nom, sa marque de fabrique ou tout autre signe distinctif »

Cette responsabilité solidaire suppose la réunion de plusieurs conditions :

  • Une mise en œuvre de l’EPERS dans le cadre d’un contrat de louage d’ouvrage. Faute de constructeur au sens de l’article 1792-1 du Code civil, point de responsabilité solidaire (Cass., Civ. 3ème, 13 Novembre 2003, n°02-15367)
  • Une absence de modification de l’EPERS pour sa mise en œuvre sur site (en ce sens : Cass., Civ. 3ème, 6 Octobre 1999, n°98-12384)
  • Le respect des « règles édictées par le fabricant » conformément aux dispositions de l’article 1792-4 du Code civil
  • La caractérisation d’un EPERS :

Sur cette question, la 1ère Chambre civile a pu retenir une telle qualification (Cass., Civ. 1ère, 21 novembre 2019, n°17-24454 et n° 17-26629) pour des panneaux d’isolation d’un bâtiment industriel, dans les suites d’un arrêt d’Assemblée plénière (C.Cass., Ass. Plén., 26/01/2007, n° 06-12165) pour des mêmes produits.

C’est la recherche d’une spécificité et d’une adaptation propre à l’ouvrage pour lequel le produit est fabriqué est livré qui pourra emporter une telle qualification et donc l’application de l’article 1792-4 du Code civil.

Il a pu en aller ainsi pour :

  • des fenêtres fabriquées sur commande spécifique, qui avait, pour chacune d’elles, une fiche de commande portant le numéro de la chambre concernée et les caractéristiques techniques auxquelles devait répondre la baie considérée, outre des montages de ces fenêtres effectués sans modification (Cass., Civ. 3ème, 4 janvier 2006, n°04-13489)
  • des pannes fabriquées spécifiquement selon les éléments communiqués par le constructeur pour répondre à des exigences précises définies à l’avance (Cass., Civ. 3ème, 25 janvier 2018, 16-27288)

En l’espèce, la Société Led Puck France

  • reprochait que les adaptations réalisés ne constituent pas la fabrication d’un élément d’équipement conçu et produit pour satisfaire, en état de service, à des exigences précises et déterminées à l’avance, et qu’en conséquence, l’article 1792-4 du code civil n’était pas applicable
  • soutenait être en présence d’un contrat de vente et non un contrat de louage d’ouvrage.

La 3ème Chambre civile rejette le moyen, retenant que

  • la cour d’appel a relevé que, si les projecteurs commandés étaient référencés au catalogue de la société de droit allemand Franz Sill GmbH, le bon de commande, qui mentionnait qu’ils devaient être revêtus d’une protection complémentaire par « rilsanisation » et équipés d’une patte de fixation, également traitée selon le même procédé et raccourcie au maximum pour réduire l’encombrement des appareils de façon à faciliter le nettoyage du caniveau, spécifiait ainsi les caractéristiques particulières qu’ils devaient revêtir afin de répondre aux besoins précis du chantier auquel ils étaient destinés.
  • Ayant ainsi caractérisé l’existence d’un travail spécifique destiné à répondre à des besoins particuliers, la Cour d’appel a pu déduire, de ces seuls motifs, que la société Led Puck France était liée à la société Eiffage par un contrat de louage d’ouvrage.

Si la qualification d’EPERS aurait pu s’entendre au profit de la Ville de PARIS, la qualification d’un contrat de louage d’ouvrage à l’égard de la Société EIFFAGE étonne, faute de qualité de maître d’ouvrage. D’autant plus que la Société EIFFAGE n’est pas subrogée, après versement des sommes prononcées, dans les droits de la Ville de PARIS. Ce que la 3ème Chambre civile rappelle dans un 2ème temps.

 

  • 2. Sur le fondement de l’action récursoire :

Les recours en garantie s’effectuent

  • soit sur le fondement délictuel, entre parties non liées contractuellement. Il en va ainsi notamment des recours en garantie entre constructeurs
  • soit sur le fondement contractuel, en présence de parties liées par une convention.

Si l’un des responsables ayant contribué au dommage indemnise le maître d’ouvrage victime, peut­-il se prétendre subrogé dans les droits de celui-ci, et ainsi bénéficié de ses recours contre d’éventuels co-auteurs ?

La 3ème Chambre civile de la Cour de cassation vient confirmer une jurisprudence désormais bien établie, en écartant toute idée de subrogation par l’idée de l’exécution d’une condamnation.

Déjà, par un arrêt publié en date du 8 Juin 2011 (C.Cass., Civ. 3ème, 8 juin 2011, n°09-69894), la 3ème Chambre civile de la Cour de cassation a indiqué :

« les personnes responsables de plein droit en application des articles 1792 et suivants du code civil, lesquelles ne sont pas subrogées après paiement dans le bénéfice de cette action réservée au maître de l’ouvrage et aux propriétaires successifs de l’ouvrage en vertu des articles précités, ne peuvent agir en garantie ou à titre récursoire contre les autres responsables tenus avec elles au même titre, que sur le fondement de la responsabilité de droit commun applicable dans leurs rapports »

confirmant un précédent arrêt du 11 Octobre 1989 (C.Cass., Civ. 3ème, 11 octobre 1989, n°88-14324).

Dans son arrêt du 20 Avril 2022, la 3ème Chambre civile de la Cour de cassation reprend cette position.

Elle rappelle sa position de principe exprimée dans son arrêt du 8 Juin 2011 et en déduit que « l’entrepreneur qui a indemnisé le maître de l’ouvrage ne peut agir en garantie contre le fabricant que sur le fondement de la responsabilité de droit commun, à l’exclusion de l’article 1792-4 du code civil« .

Elle approuve ensuite la Cour d’appel d’avoir écarté le régime de l’article 1792-4 du Code civil au profit de la prescription de l’action en responsabilité contractuelle de droit commun, pour apprécier la responsabilité contractuelle de droit commun du locateur d’ouvrage.

Seule la responsabilité contractuelle du fournisseur pourra donc être recherchée, avec des fondements et des régimes différents : défaut de délivrance conforme, responsabilité contractuelle, garantie des vices cachés… étant rappelé, au sujet de ce dernier fondement, les divergences jurisprudentielles concernant les délais applicables au sein de la Cour de cassation.

Par contre, pour l’application de l’action directe, si les recours entre coresponsables s’effectuent sur le fondement de droit commun, c’est la nature des désordres qui compte pour déterminer si l’assureur décennal doit sa garantie, ou non, sans considération pour le fondement juridique de la responsabilité de l’assuré (C.Cass., Civ. 3ème, 8 novembre 2018, n°17-13833).

Recours du constructeur contre son vendeur et le fabricant : point de départ du délai du délai de 2 ans de l’article 1648 du Code civil à la date de sa propre assignation et délai de l’article L. 110-4, I du Code de commerce, suspendu jusqu’à ce que sa responsabilité soit recherchée par le maître de l’ouvrage (C.Cass., Civ. 3ème, 16 Février 2022, n°20-19047)

Dans le débat nourri sur la question du recours du constructeur contre sous fournisseur et/ou son fabricant, la 3ème Chambre civile de la Cour de cassation vient de prononcer un arrêt marquant sa différence persistante avec la 1ère Chambre civile et la Chambre commerciale.

La 1ère Chambre civile et la Chambre commerciale de la Cour de cassation considère que la garantie des vices cachés doit être mise en œuvre dans le délai de la prescription quinquennale extinctive de droit commun, en application de l’article L. 110-4 du Code de commerce, commençant à courir à compter de la vente initiale (Article L. 110-4, I du Code de commerce : « Les obligations nées à l’occasion de leur commerce entre commerçants ou entre commerçants et non-commerçants se prescrivent par cinq ans si elles ne sont pas soumises à des prescriptions spéciales plus courtes« )

Ainsi, dans cette configuration, deux délais doivent être surveillés :

  • Le délai de 2 années qui court à compter de la connaissance du vice
  • Le délai de 5 années qui court à compter de la vente conclue initialement (entre le fournisseur et le fabricant ou entre le fournisseur et le primo-acquéreur par exemple.

Ont ainsi statué en ce sens :

Par un arrêt en date du 24 Octobre 2019 (C.Cass., Civ. 1ère, 24 Octobre 2019, n° 18-14720), la 1ère Chambre civile de la Cour de cassation a maintenu que « la garantie des vices cachés doit être mise en œuvre dans le délai de la prescription quinquennale extinctive de droit commun, soit, en application de l’article L. 110-4 du code de commerce, à compter de la vente initiale ».

Encore plus récemment, par un arrêt en date du 5 Janvier 2022, la même 1ère Chambre civile (C.Cass., Civ. 1ère, 5 Janvier 2022, n°19-25843) a estimé :

« Vu l’article 1648 du code civil, dans sa rédaction antérieure à celle issue de l’ordonnance n° 2005-136 du 17 février 2005, l’article L. 110-4 du code de commerce, dans sa rédaction antérieure à celle issue de la loi n° 2008-561 du 17 juin 2008, et l’article 26, II de cette loi :

  1. Il résulte du premier de ces textes que l’action de l’acquéreur résultant de vices rédhibitoires doit être intentée contre son vendeur dans un délai de deux ans à compter de la découverte du vice, tout en étant enfermée dans le délai de la prescription du deuxième de ces textes qui court à compter de la date de la vente conclue entre les parties, que ce délai, d’une durée de dix ans, a été réduit à cinq ans par la loi susvisée et que le nouveau délai court à compter du 19 juin 2008, jour de l’entrée en vigueur de cette loi, sans que la durée totale puisse excéder la durée prévue par la loi antérieure« 

De son côté, la 3ème Chambre civile de la Cour de cassation, par un arrêt du 6 Décembre 2018 (C.Cass., Civ. 3ème, 6 Décembre 2018, n° 17-24111) a estimé, sous le seul visa de l’article 1648 du Code civil, que « en statuant ainsi, alors que le délai dont dispose l’entrepreneur pour agir en garantie des vices cachés à l’encontre du fabricant en application de l’article 1648 du code civil court à compter de la date de l’assignation délivrée contre lui, le délai décennal de l’article L. 110-4 du code de commerce étant suspendu jusqu’à ce que sa responsabilité ait été recherchée par le maître de l’ouvrage, la cour d’appel a violé le texte susvisé« .

Cette solution a le mérite de la simplicité et de la sécurité pour l’entrepreneur. En retour, il repousse dans le temps le moment où un fournisseur sera protégé de tout recours en garantie, pouvant ainsi nuire au principe de sécurité juridique.

Par son nouvel arrêt publié du 16 Février 2022 (C.Cass., Civ. 3ème, 16 Février 2022, n°20-19047), la 3ème Chambre civile a entendu confirmer sa position.

Sur le plan factuel :

  • en 2004, M. [X] a confié à la société Develet la construction d’un bâtiment à usage de stabulation.
  • Les plaques de fibres-ciment composant la couverture ont été vendues à la société Develet par la société Dubois matériaux, aux droits de laquelle vient la société BMRA, qui les avaient acquises auprès de leur fabricant, la société de droit italien Edilfibro
  • Les travaux ont été exécutés en 2004.
  • se plaignant de désordres affectant les plaques de fibres-ciment, M. [X] a assigné la société Develet en référé en 2014, puis au fond en 2016.
  • la Société Develet a appelé en garantie son fournisseur, la Société BMRA.

Par un arrêt en date du 10 Mars 2020, la Cour d’appel de DIJON a écarté le moyen tiré de la prescription opposé par la Société BMRA, estimant que

  • le cours de la prescription de l’article L. 110-4 du code de commerce était suspendu jusqu’à ce que la responsabilité de la société BMRA Point P ait été recherchée par le maître de l’ouvrage
  • la société Develet ayant été assignée par le maître de l’ouvrage le 9 décembre 2014, l’action récursoire formée contre la société BMRA par acte du 22 décembre 2014 n’était pas prescrite.

La Société BMRA a formé un pourvoi, ainsi que le fabricant italien la Société Edilfibro, toutes deux invoquant une prescription de l’article L. 110-4 du Code de commerce, ramenée de 10 ans à 5 ans par la Loi u 17 Juin 2008, qui commence à courir à compter de la vente, et donc expirait :

  • le 22 Octobre 2014 pour la Société BMRA
  • le 19 Juin 2013 pour la Société EDILFIBRO.

La 3ème Chambre civile a rejeté ces moyens par une motivation relativement poussé, approuvant le raisonnement de la Cour d’appel de DIJON en énonçant que :

  • selon l’article 2270, devenu 1792-4-1, du code civil, toute personne physique ou morale dont la responsabilité peut être engagée en vertu de l’article 1792 du même code n’est déchargée des responsabilités et garanties pesant sur elle en application de ce texte que dix ans après la réception des travaux.
  • Il était également jugé que l’action en responsabilité contractuelle de droit commun pour les vices intermédiaires, fondée sur l’article 1147, devenu 1231-1, du code civil, devait s’exercer dans le même délai (3e Civ., 26 octobre 2005, pourvoi n° 04-15.419, Bull. 2005, III, n° 202), comme en dispose désormais l’article 1792-4-3 du code civil, issu de la loi n° 2008-561 du 17 juin 2008.
  • D’une manière plus générale, les vices affectant les matériaux ou les éléments d’équipement mis en œuvre par un constructeur ne constituent pas une cause susceptible de l’exonérer de la responsabilité qu’il encourt à l’égard du maître de l’ouvrage, quel que soit le fondement de cette responsabilité.
  • Sauf à porter une atteinte disproportionnée au droit d’accès au juge, le constructeur dont la responsabilité est ainsi retenue en raison des vices affectant les matériaux qu’il a mis en œuvre pour la réalisation de l’ouvrage, doit pouvoir exercer une action récursoire contre son vendeur sur le fondement de la garantie des vices cachés sans voir son action enfermée dans un délai de prescription courant à compter de la vente initiale.
  • Il s’ensuit que, l’entrepreneur ne pouvant pas agir contre le vendeur et le fabricant avant d’avoir été lui-même assigné par le maître de l’ouvrage, le point de départ du délai qui lui est imparti par l’article 1648, alinéa 1er, du code civil est constitué par la date de sa propre assignation et que le délai de l’article L. 110-4 I du code de commerce, courant à compter de la vente, est suspendu jusqu’à ce que sa responsabilité ait été recherchée par le maître de l’ouvrage.

La position de la 3ème Chambre civile tend à favoriser les recours du constructeur et de son assureur. Elle repousse par contre dans le temps le moment à partir duquel un fournisseur et un fabricant seront en sécurité sur le plan juridique, à l’abri de tout recours.

Elle prend en considération le temps durant lequel un constructeur peut voir sa responsabilité recherchée tout en écartant la conception de la 1ère Chambre civile et de la Chambre commerciale enfermant le délai de 5 ans courant à compter de la vente initiale (« sans voir son action enfermée dans un délai de prescription courant à compter de la vente initiale« ).

Selon la 3ème Chambre civile :

  • le délai de 2 ans prévu par l’article 1er du Code civil commence à courir à compter de la date de l’assignation reçu par le constructeur (mais s’agit-il de l’assignation en référé ou de l’action au fond ?)
  • le délai de 5 ans prévu à l’article L. 110-4 I du Code de commerce, courant à compter de la vente, serait suspendu au profit du constructeur jusqu’à ce que celui-ci ait vu sa responsabilité recherchée par le maître de l’ouvrage (« le délai de l’article L. 110-4 I du code de commerce, courant à compter de la vente, est suspendu jusqu’à ce que sa responsabilité ait été recherchée par le maître de l’ouvrage« ). Là encore, se pose la question de savoir comment la responsabilité du constructeur sera recherchée (action en référé ou action au fond ?) et d’une éventuelle référence à l’article 2234 du Code civil, introduite par l’article 2234 du Code civil.

Le droit d’accès à un Juge avait déjà été évoqué par le prisme du droit à un procès équitable, sous le visa de l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’Homme, au sujet duquel la CEDH veille à ce qu’un recours puisse demeurer effectif pour un justiciable (en ce sens CEDH, 11 Mars 2014, AFFAIRE HOWALD MOOR ET AUTRES c. SUISSE, Requêtes n° 52067/10 et 41072/11).

L’action en garantie des vices cachés doit être engagée dans un bref délai, lui-même enfermé dans le délai de prescription de 10 ans ramené à 5 ans / l’entrepreneur dispose d’une action contractuelle directe à l’encontre du fabricant, fournisseur de son vendeur intermédiaire (C.Cass., Civ. 1ère, 9 Décembre 2020, n° 19-14772)

La 1ère Chambre civile de la Cour de cassation a eu l’occasion en Décembre 2020 de confirmer sa jurisprudence applicable en matière de prescription en matière de garantie des vices cachés et de recours contre le fournisseur.

la 1ère Chambre civile et la Chambre commerciale de la Cour de cassation considère que la garantie des vices cachés doit être mise en œuvre dans le délai de la prescription quinquennale extinctive de droit commun, en application de l’article L. 110-4 du Code de commerce, commençant à courir à compter de la vente initiale (Article L. 110-4, I du Code de commerce : « Les obligations nées à l’occasion de leur commerce entre commerçants ou entre commerçants et non-commerçants se prescrivent par cinq ans si elles ne sont pas soumises à des prescriptions spéciales plus courtes« )

Ainsi, dans cette configuration, deux délais doivent être surveillés :

  • Le délai de 2 années qui court à compter de la connaissance du vice
  • Le délai de 5 années qui court à compter de la vente conclue initialement (entre le fournisseur et le fabricant ou entre le fournisseur et le primo-acquéreur par exemple.

Ont ainsi statué en ce sens :

Par son arrêt récent du 24 Octobre 2019 (C.Cass., Civ. 1ère, 24 Octobre 2019, n° 18-14720), la 1ère Chambre civile de la Cour de cassation a maintenu que « la garantie des vices cachés doit être mise en œuvre dans le délai de la prescription quinquennale extinctive de droit commun, soit, en application de l’article L. 110-4 du code de commerce, à compter de la vente initiale ».

De plus, cet arrêt du 9 Décembre 2020 est l’occasion de rappeler que dans les chaînes homogènes de contrat, le constructeur qui entend rechercher directement la garantie du fabricant, doit se placer sur le fondement du droit commun applicable, soit la responsabilité contractuelle ou la garantie des vices cachés, et non celui de la responsabilité délictuelle.

Déjà, par un arrêt du 8 Juin 2011 (C.Cass., Civ. 3ème,, 8 Juin 2011, n°09-69894), la 3ème Chambre civile de la Cour de cassation avait indiqué :

« Mais attendu que les personnes responsables de plein droit en application des articles 1792 et suivants du code civil, lesquelles ne sont pas subrogées après paiement dans le bénéfice de cette action réservée au maître de l’ouvrage et aux propriétaires successifs de l’ouvrage en vertu des articles précités, ne peuvent agir en garantie ou à titre récursoire contre les autres responsables tenus avec elles au même titre, que sur le fondement de la responsabilité de droit commun applicable dans leurs rapports ; qu’ayant relevé que la société SFIP avait vendu à la société Wannifroid les éléments dont les défauts avaient entraîné la condamnation de celle-ci à l’égard du maître de l’ouvrage sur le fondement de la garantie décennale en sa qualité de locateur d’ouvrage, la cour d’appel a retenu à bon droit que la société SFIP et ses assureurs de responsabilité civile professionnelle, devaient relever et garantir la société Wannifroid, qui avait agi à bref délai, des condamnations mises à sa charge à l’endroit du maître de l’ouvrage, au titre de la garantie des vices cachés des articles 1641 et suivants du code civil »

 

En l’espèce, dans l’arrêt du 9 Décembre 2020, il convient de retenir sur le plan factuel que :

  • et Mme D… ont confié à la société Etablissements Gatignol (la société Gatignol) des travaux d’agrandissement d’un bâtiment agricole réalisés en 2003 et qui comprenaient, notamment, la fourniture et la pose de plaques de fibrociment acquises d’une société Viaillex, s’étant elle-même fournie auprès de la société Edilfibro, leur fabricant, établie en Italie.
  • A la suite de désordres affectant ces plaques, M. et Mme D… ont, le 10 novembre 2015, assigné la société Gatignol et son assureur, la société Société mutuelle d’assurance du bâtiment et des travaux publics (la SMABTP) en paiement d’indemnités.
  • Les 29 et 30 mars et 11 avril 2016, ces dernières ont appelé en garantie la société Viaillex et son assureur, la société Axa France IARD, ainsi que la société Edilfibro.

Par un arrêt en date du 19 Mars 2019, la Cour d’appel de RIOM a notamment

  • Condamné la société Gatignol et la SMABTP à indemniser M. et Mme D… au titre des désordres dénoncés
  • Rejeté la demande en garantie présentée par la société Gatignol et la SMABTP contre la Société Viaillex au motif que cette action n’a pas été exercée contre la Société Viaillex dans le bref délai de l’article 1648 du code civil
  • Condamné la Société Edilfibro à garantir la Société Gatignol et la Smabtp.

Tant la Société Gatignol et la Smabtp, d’une part, que la Société Gatignol, d’autre part, ont formé un pourvoi.

A l’appui de leur pourvoi, la Société Gatignol et la Smabtp ont fait valoir que le délai de prescription n’avait pu commencer à courir à leur égard tant qu’elle n’avait pas été assignée par le maître d’ouvrage.

L’argumentation est cependant rejetée par la 1ère Chambre civile qui énonce que :

  • l’action en garantie des vices cachés prévue à l’article 1648 du code civil, dans sa rédaction antérieure à celle issue de l’ordonnance n 2005-136 du 17 février 2005, qui doit être exercée dans un bref délai à compter de la découverte du vice, est aussi enfermée dans le délai de prescription fixé par l’article L. 110-4 du code de commerce, lequel, d’une durée de dix ans ramenée à cinq ans par la loi n 2008-561 du 17 juin 2008, court à compter de la vente initiale.
  • L’arrêt retient que les plaques de fibrociment litigieuses ont été vendues et livrées en 2003 et que l’action en garantie a été engagée par la société Gatignol et la SMABTP contre la société Vialleix, les 29 et 30 mars 2016.

Pour en déduire que l’action en garantie sur le fondement de la garantie des vices cachés était prescrite.

Rigoureuse, la solution dégagée reste pénalisante pour les constructeurs qui supportent un délai de prescription décennale bien supérieur à la prescription quinquennale, outre un point de départ bien postérieur.

De plus, reste l’application de l’adage « Actioni non natae non praescribitur » (pas de prescription de l’action avant sa naissance. Ainsi, la charge finale risque de peser sur le seul constructeur et son assureur.

D’où l’importance d’identifier, dès la phase amiable, la nécessité d’interrompre, par précaution, les délais de la garantie des vices cachés.

Par ailleurs, au travers de son pourvoi, la Société Edilfibro a reproché à la Cour d’appel d’avoir accueilli la demande de garantie sur le fondement délictuel.

Le moyen est accueilli et l’arrêt d’appel est censuré sous le visa des articles 1147, dans sa rédaction antérieure à celle issue de l’ordonnance n° 2016-131 du 10 février 2016, et 1641 du code civil, la 1ère Chambre civile rappelant que « en vertu de ces textes, l’entrepreneur dispose d’une action contractuelle directe à l’encontre du fabricant, fournisseur de son vendeur intermédiaire« .

La Cour d’appel de renvoi devra donc statuer sur le fondement de la responsabilité contractuelle, ce qui a des répercussions multiples (clause limitative de responsabilité, clause compromissoire, clause limitative du droit à indemnisation). L’enjeu n’est donc pas à négliger.

La garantie des vices cachés doit être mise en œuvre dans le délai de la prescription quinquennale extinctive de droit commun, soit, en application de l’article L. 110-4 du code de commerce, à compter de la vente initiale : la 1ère Chambre civile persiste et signe (C.Cass., Civ. 1ère, 24 Octobre 2019, n° 18-14720)

Dans quel délai et dans quelles conditions un fournisseur (constructeur, grossiste, concessionnaire…) peut-il effectuer un recours en garantie contre le fabricant lorsqu’il est mis en cause par l’acheteur final (consommateur, maître d’ouvrage…) ?

La réponse ne va pas sans difficultés au vu des positions divergentes des Chambres de la Cour de cassation et des difficultés pratiques que cela engendre.

Les enjeux sont pourtant importants et les risques bien réels.

Il y a unanimité sur l’application des dispositions de l’article 1648 alinéa 1er qui énonce que « l’action résultant des vices rédhibitoires doit être intentée par l’acquéreur dans un délai de deux ans à compter de la découverte du vice« .

Le débat vient sur le cadre temporel dans lequel ce délai est enfermé.

D’un côté, la 1ère Chambre civile et la Chambre commerciale de la Cour de cassation considère que la garantie des vices cachés doit être mise en œuvre dans le délai de la prescription quinquennale extinctive de droit commun, en application de l’article L. 110-4 du Code de commerce, commençant à courir à compter de la vente initiale (Article L. 110-4, I du Code de commerce : « Les obligations nées à l’occasion de leur commerce entre commerçants ou entre commerçants et non-commerçants se prescrivent par cinq ans si elles ne sont pas soumises à des prescriptions spéciales plus courtes« )

Ainsi, dans cette configuration, l’intermédiaire doit surveiller deux délais :

  • Le délai de 2 années qui court à compter de la connaissance du vice, soit bien souvent le recours de son acheteur / maître d’ouvrage
  • Le délai de 5 années qui court à compter de la vente conclue avec son propre fournisseur / fabricant.

Les deux délais ne se superposent pas parfaitement : l’intermédiaire peut être mis en cause par son acheteur au-delà du délai de 5 ans, et se trouve alors privé de tout recours contre son fournisseur.

Ont ainsi statué en ce sens :

 

« Mais attendu que la cour d’appel a retenu, à bon droit, que le point de départ du délai de la prescription extinctive prévu à l’article L. 110-4 du code de commerce, modifié par la loi n° 2008-561 du 17 juin 2008, courait à compter de la vente initiale, intervenue le 18 mars 2008, de sorte que l’action fondée sur la garantie des vices cachés, engagée les 9 et 10 février 2016, était manifestement irrecevable, l’action récursoire contre le fabricant ne pouvant offrir à l’acquéreur final plus de droits que ceux détenus par le vendeur intermédiaire »

 

 

« Qu’en statuant ainsi, alors que l’action en garantie des vices cachés, même si elle doit être exercée dans les deux ans de la découverte du vice, est aussi enfermée dans le délai de prescription prévu par l’article L. 110-4 du code de commerce, qui court à compter de la vente initiale, ce dont il résultait que, les plaques de couverture ayant été vendues et livrées en 2003, l’action engagée par la société Vallade Delage le 29 juillet 2013, était prescrite, ce qui, peu important que la société Arbre construction se soit désistée de son appel sur ce point, interdisait de déclarer recevables ses demandes en garantie dirigées contre les sociétés Bois et matériaux et Edilfibro, la cour d’appel a violé les textes susvisés »

 

D’un autre côté, la 3ème Chambre civile de la Cour de cassation, par un arrêt du 6 Décembre 2018 (C.Cass., Civ. 3ème, 6 Décembre 2018, n° 17-24111) certes non publié, mais intéressant car il s’agit de la Chambre concernée par le contentieux de la construction, a estimé, sous le seul visa de l’article 1648 du Code civil, que « en statuant ainsi, alors que le délai dont dispose l’entrepreneur pour agir en garantie des vices cachés à l’encontre du fabricant en application de l’article 1648 du code civil court à compter de la date de l’assignation délivrée contre lui, le délai décennal de l’article L. 110-4 du code de commerce étant suspendu jusqu’à ce que sa responsabilité ait été recherchée par le maître de l’ouvrage, la cour d’appel a violé le texte susvisé« .

 

La solution a le mérite de la simplicité et de la sécurité pour l’entrepreneur. En retour, il repousse dans le temps le moment où un fournisseur sera protégé de tout recours en garantie, pouvant ainsi nuire au principe de sécurité juridique.

 

Ensuite, par son arrêt en date du 24 Octobre 2019 (C.Cass., Civ. 1ère, 24 Octobre 2019, n° 18-14720), la 1ère Chambre civile de la Cour de cassation confirme sa position et marque sa différence avec la 3ème Chambre civile.

Si cet arrêt n’est pas publié, il mérite néanmoins attention.

Sur le plan factuel, il convient de retenir que :

  • le 25 avril 2014, M. L… (l’acquéreur) a acquis de M. V… (le vendeur), au prix de 6 600 euros, un véhicule de type Renault Espace, mis en circulation le 12 août 2008 et présentant un kilométrage de 157 800 km
  • le 6 juin 2014, en raison d’une perte de puissance du véhicule, il est apparu que la pompe haute pression de gasoil devait être changée en raison d’une usure prématurée
  • après une expertise amiable, qui a conclu à l’existence d’un vice caché, imputable à la fabrication du véhicule, l’acquéreur a assigné le vendeur en résolution de la vente pour vice caché et indemnisation
  • V… a sollicité la garantie de la société BPA (la société), auprès de laquelle il avait acheté le véhicule en juillet 2011 ; que cette dernière a assigné en garantie la société Renault (le constructeur), constructeur du véhicule.

Au travers de son pourvoi, le constructeur a sollicité sa demande de mise hors de cause et ainsi, de ne pas être renvoyé devant la Juridiction de renvoi. C’est l’occasion pour la Cour de cassation d’énoncer que :

  • la garantie des vices cachés doit être mise en œuvre dans le délai de la prescription quinquennale extinctive de droit commun
  • la prescription quinquennale extinctive de droit commun ayant couru, en application de l’article L. 110-4 du code de commerce, à compter de la vente initiale intervenue en août 2008, l’action fondée sur la garantie des vices cachés, engagée contre le constructeur le 13 avril 2015, est irrecevable comme tardive.

En suivant le raisonnement de la Cour de cassation, le constructeur était donc à l’abri de tout recours dès le 12 Juin 2013, soit même antérieurement à la vente du 25 Avril 2014, dont il était demandé la résolution.

 

En conclusion, de manière plus générale, la jurisprudence de la 1ère Chambre civile et de la Chambre commerciale de la Cour de cassation ne peut qu’interpeller et amener à une réflexion approfondie sur la situation dans laquelle un intermédiaire, et notamment un constructeur, se trouvera, privé de recours en garantie, sans nécessairement de couverture assurantielle.

Vient à l’esprit l’adage « Actioni non natae non praescribitur » (pas de prescription de l’action avant sa naissance) : comment concevoir qu’une partie ne puisse assurer son recours en garantie alors qu’elle n’a pas été mise en cause à titre principal ? L’article 2232 du Code civil précise que « la prescription ne court pas ou est suspendue contre celui qui est dans l’impossibilité d’agir par suite d’un empêchement résultant de la loi, de la convention ou de la force majeure« .

L’article 2224 du Code civil énonce quant à lui que « les actions personnelles ou mobilières se prescrivent par cinq ans à compter du jour où le titulaire d’un droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant de l’exercer« . Pourquoi traiter différemment le commerçant et le non-commerçant ?

L’article L. 110-4, I, du Code de commerce, est taisant sur le point de départ du délai de prescription, au contraire de l’article 2224 du Code civil.

La jurisprudence de la 3ème Chambre civile de la Cour de cassation a le mérite d’assurer un recours en garantie au vendeur / constructeur, dans un délai relativement bref, mais avec un point de départ flottant.

Reste le recours au droit à un procès équitable, sous le visa de l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’Homme, au sujet duquel la CEDH veille à ce qu’un recours puisse demeurer effectif pour un justiciable (en ce sens CEDH, 11 Mars 2014, AFFAIRE HOWALD MOOR ET AUTRES c. SUISSE, Requêtes n° 52067/10 et 41072/11).

Dans l’immédiat, à réception, toute entreprise mise en cause sera bien avisée de vérifier au plus vite la date de la vente intervenue avec son fournisseur, pour, autant que faire se peut, suspendre le délai de 5 ans courant contre elle.